Aristote Roger Bacon Marc Bloch Emile Borel Jean Bottéro Pierre Bourdieu Jean-Claude Chamboredon Nicolas de Condorcet Nicolas Copernic Francis Crick René Descartes Peter Goddard Bernard Le Bovier de Fontenelle Barack Obama Jean-Claude Passeron Charles Sanders Peirce Platon Jean Rivéro Samuel Sorbière Alexis de Tocqueville Thornstein Veblen
Vous pouvez envoyer vos propositions de citations au Collectif.
Barack Obama
Right now, in labs, classrooms and companies across America, our leading minds are hard at work chasing the next big idea, on the cusp of breakthroughs that could revolutionize our lives. But history tells us that they cannot do it alone. From landing on the moon, to sequencing the human genome, to inventing the Internet, America has been the first to cross that new frontier because we had leaders who paved the way : leaders like President Kennedy, who inspired us to push the boundaries of the known world and achieve the impossible ; leaders who not only invested in our scientists, but who respected the integrity of the scientific process. Because the truth is that promoting science isn’t just about providing resources—it’s about protecting free and open inquiry. It’s about ensuring that facts and evidence are never twisted or obscured by politics or ideology. It’s about listening to what our scientists have to say, even when it’s inconvenient—especially when it’s inconvenient. Because the highest purpose of science is the search for knowledge, truth and a greater understanding of the world around us. That will be my goal as President of the United States.
Barack Obama, Discours du 17 décembre 2008, annonçant l’équipe scientifique du futur président, http://www.sauvonsluniversite.com/spip.php?article1841
Peter Goddard
Each year about 200 Members come to the Institute where they are given the freedom to work on the attainment of long-term goals without pressure for immediate results.  We believe, as Abraham Flexner did, that the research that has the most profound impact on knowledge and understanding, and so often that which ultimately has the most profound impact on everyday life, is that driven by curiosity rather than immediate application.  In a world in which funding bodies tend to support research that is programmatic and promises predetermined deliverables, the freedom provided by the Institute to its Faculty and Members is increasingly rare.
Peter Goddard, Directeur de l'Institute for Advanced Study, Princeton, 2007, http://www.ias.edu/about/from-the-director/
Francis Crick
This, then, was a powerful force in our favor. I believe there were at least two others. Neither Jim [Watson] nor I felt any external pressure to get on with the problem. This meant that we could approach it intensively for a period and then leave it alone for a bit. Our other advantage was that we had evolved unstated but fruitful methods of collaboration, something that was quite missing in the London group. If either of us suggested a new idea the other, while tacking it seriously, would attempt to demolish it in a candid but nonhostile manner. This turned out be quite crucial.
Francis Crick, What Mad Pursuit. A Personal View of Scientific Discovery, Basic Books: 1988, p. 70.
Pierre Bourdieu, Jean-Claude Chambordon, Jean-Claude Passeron
Toute communauté savante est un microcosme social, doté d’institutions de contrôle, de contrainte et de formation, autorités universitaires, jurys, tribunes critiques, commissions, instances de cooptation, etc., qui définissent les normes de la compétence professionnelle et tendent à inculquer les valeurs qu’elles expriment. Ainsi les chances que soient produites des œuvres scientifiques ne dépendent pas seulement de la force de résistance que la communauté scientifique est capable d’opposer en tant que telle aux demandes les plus extrinsèques, qu’il s’agisse des attentes du grand public intellectuel, des pressions diffuses ou explicites des utilisateurs et des bailleurs de fonds ou des idéologies politiques ou religieuses, mais aussi du degré de conformité aux normes scientifiques que l’organisation propre de la communauté parvient à maintenir.
Jean Bottéro
A ce titre, [l'assyriologie] a sa place marquée, irremplaçable, parmi le choeur des connaissances et des savoirs qui composent cette université des sciences dont le Moyen Âge avait fait son plus noble et grandiose idéal. Comme Platon, Aristote et saint Thomas, il mettait, lui aussi, la dignité et la grandeur de l'homme avant tout dans la poursuite et l'accomplissement de son appétit de savoir et de comprendre ; et il pensait que, comme nous avons chacun notre tête, pour voir, percevoir, penser, et préparer et diriger ainsi, justement, l'activité de notre bouche, de nos bras et de nos jambes, toute société véritablement humaine, et digne de ce nom, doit avoir sa fonction de connaissance, de pénétration, d'intelligence et d'information, qui ne laisse rien hors de son champ de vision, de recherche et d'étude, et qui, ne pouvant être exercée par un seul homme, le serait forcément par un groupe : par des savants réunis pour assurer et promouvoir l'Université, c'est-à-dire la Totalité des sciences, lesquelles forment un système où rien ne peut être ôté sans compromettre l'ensemble. Nous avons hérité de cette conviction magnanime et magnifique ; et l'existence et le renom de votre propre université, et tous les efforts que vous faites pour préserver et développer l'une et l'autre, démontrent à quel point vous y tenez toujours.
Ce n'est apparemment pas sans mérite. Car il s'est levé depuis quelque temps dans nos pays, propulsé par je ne sais quels démons sulfureux - sasn doute, hélas, en accord avec le propre régime de vie dans lequel nous avons pris nos habitudes -, un terrible ouragan de subversion, qui cherche, sans le dire, à renverser la traditionnelle hiérarchie de nos valeurs ; à écarter tout ce que nous mettions en avant de désintéressé, d'accueillant et d'ouvert au monde, aux choses et aux autres, d'appliqué à nous dilater l'esprit et le coeur, pour le remplacer par l'unique motivation, brutale, arithmétique et inhumaine, du profit : seul doit compter, seul doit être considéré et préfservé, dorénavant, ce qui rapporte ; la véritable connaissance idéale ne sera plus que celle des taux d'intérêt et des lois de la finance ; et les seules sciences à encourager, celles qui nous apprennent à exploiter la terre et les hommes. A part quoi, tout est inutile.
Voilà donc une bien autre notion de l'utile et de l'inutile, opposée par diamètre à celle dont j'étais parti. Prise aupied de la lettre, elle ramène l'homme, en fin de compte, au déprimant état de morne mécanique à digérer et à calculer. Mais si elle contredit tout ce que je viens de vous expliquer, elle en laisse intact le principe foncier et formel : tout ce qui est utile est servile.
Nous dirons seulement, dans la nouvelle perspective, que tout ce qui est utile au profit, est donc asservi au profit. Et me voici, par là, ramené, très obliquement, à ma première vision naïve des choses, que j'ai corrigée quelque peu certes, comme je vous l'ai conté, mais que je ne me suis jamais décidé à abandonner. J'accepte donc le verdict de ns nouveaux porte-flambeaux, et je vous exhorte à l'accepter avec moi. oui, l'Université des sciences, comme telle, est inutile - au profit ! Oui, la philosophie est inutile ; l'anthropologie est inutile ; l'achéologie, la philologie et l'histoire sont inutiles ; l'orientalisme et l'assyriologie sont inutiles, complètement inutiles ! Voilà pourquoi nous y tenons tant !
Jean Bottéro, Mésopotamie : L'écriture, la raison et les dieux, Gallimard, Paris : 1987.
Jean Rivéro
Tout cela, dignité de vie, animation intellectuelle, rayonnement international, tout cela est en germe dans l'obligation des "trois heures de cours" : tout cela prépare ou prolonge l'enseignement ; par là, la dispersion des tâches se ramène à l'unité, autour de l'essentiel. Certes, tous les devoirs ne sont pas juridiquement, des obligations ; nul n'encourra de sanctions s'il s'écarte des colloques internationaux, si sa production scientifique se fait attendre. On pourrait concevoir d'autres systèmes et des normes de rendement imposées au professeur. Telle n'est pas la solution française : elle voit dans le travail de l'esprit un acte dont la liberté est le climat nécessaire ; elle s'en remet à la conscience de chacun pour aller jusqu'au bout de son effort. C'est de sa conscience, beaucoup plus que d'une autorité hiérarchique, que relève pour l'accomplissement de ses devoirs dans le cercle protecteur de ses droits, le professeur d'enseignement supérieur. Il n'est pas prouvé que, même compte tenu de la faiblesse humaine, la solution soit mauvaise. Du moins fait-elle, de ceux qu'elle affranchit des sujétions extérieures pour les soumettre à leur conscience, des hommes libres.
"Droits et obligations de l'universitaire", Revue de l'enseignement supérieur, 4, 1960, p. 134-139.
Marc Bloch
Il nous faudra donc des ressources nouvelles. Pour nos laboratoires. Pour nos bibliothèques peut-être plus encore, car elles ont été, jusqu'ici, les grandes victimes (bibliothèques savantes ; bibliothèques dites populaires aussi, dont le misérable état, comparé à ce que nous offrent l'Angleterre, l'Amérique, l'Allemagne même, est une des pires hontes de notre pays. Qui a pu sans mélancolie feuilleter le catalogue d'une bibliothèque et y mesurer l'amenuisement progressif des achats, la décadence de la culture depuis une cinquantaine d'années? La bourgeoisie dite éclairée ne lit plus guère; et ceux qui, issus de milieux moins aisés ne demanderaient qu'à lire, les livres ne viennent pas les solliciter). Pour nos entreprises de recherches. Pour nos universités, nos lycées et nos écoles, où il convient que pénètrent l'hygiène et la joie, la jeunesse a le droit de ne plus être confinée entre des murs lépreux, dans l'obscurité de sordides in pace. Il nous en faudra aussi, disons-le sans fausse honte, pour assurer à nos maîtres de tous les degrés une existence non pas luxueuse certes (ce n'est aps une France de luxe que nous rêvons), mais suffisamment dégagées des menues angoisses matérielles, suffisamment protégée contre la nécessité de gagne-pain accessoires pour que ces hommes puissent apporter à leurs tâches d'enseignement ou d'enquête scientifique une âme entièrement libre et un esprit qui n'aura pas cessé de se rafraîchir aux sources vives de l'art ou de la science.
Marc Bloch, "Sur la réforme de l'enseignement" in L'Etrange défaite, Gallimard, Folio, 1990, p. 257.
Emile Borel
Je considère cependant qu’il est de mon devoir de signaler un grave danger qui pourrait naître de la perfection même et de la rapidité de ce magnifique développement industriel. Ce danger, je l’indique d’un mot : n’est-il pas à craindre que le souci de la science appliquée fasse négliger aux hommes les progrès de la science pure ?
(...)
Nous devons nous rendre compte que si l'humanité se laisse griser par la beauté et le rendement industriel des applications de la science; il est à redouter que la sicence pure soit , par la même, négligée. On peut craindre que les jeunes gens les plus distingués, ceux qui pourraient faire progresser la théorie, ne soient entraînés vers la pratique, en raison des avantages matériels considérables qui leur sont assurés. IL est à craindre même que des gouvernements, des institutions, préoccupés, à juste titre, de l'avenir immédiat, ne consacrent toutes leurs ressources au développement de la science appliquée au grand détriment de la science pure.
(...)
La nécessité d'organiser la recherche scientifique désintéressée, d'attirer vers cette recherche quelques uns des plus distingués parmi les jeunes gens, s'impose donc à nous.
Emile Borel, "Discours d'ouverture du congrès de l'AFAS (Association française ppur l'avancement de la science)" in L’organisation de la recherche scientifiqueGrenoble, 1925. Repris in Borel Emile, Œuvres scientifiques, CNRS: 1972, p. 2299 sqq.
Thorstein Veblen
Those items of human intelligence and initiative that go to make up the pursuit of knowledge, and that are embodied in systematic form in its conclusions, do not lend themselves to quantitative statement, and cannot be made to appear on a balanche-sheet. Neither can that intellectual initiative and proclivity that goes in as the indispensable motive force in the pursuit of learning be reduced to any known terms of subordination, obedience, or authoritative direction
The Higher Learning In America: A Memorandum On the Conduct of Universities By Business Men, 1918
Charles Sanders Peirce
La science véritable se caractérise par l'étude des choses inutiles. Car les choses utiles sont susceptibles d'être étudiées sans le concours des hommes de science. Quant à mobiliser ces esprits rares pour une telle tâche, autant faire marcher une machine à vapeur avec des diamants incandescents.
The Collected Papers of C.S. Peirce, I, p. 76
Nicolas de Condorcet
Les Académies ont encore un autre avantage pour un état monarchique. Dans une république, tout citoyen a le droit de se mêler des affaires publiques, il y peut porter toute l'activité de son génie, toute l'énergie de son âme, et plus il est né avec le sentiment de l'indépendance, plus il est entraîné vers la politique. Il n'en est pas de même dans une monarchie. Ceux que le principe appelle aux affaires ont seuls le droit de s'en mêler et les hommes nés avec le besoin d'agir, des talents et une âme trop fière pour plier devant ceux qui disposent des places, condamnés à l'inaction par la Constitution de leur pays, demeureraient inutiles ou troubleraient l'Etat, si l'étude des sciences ne présentait à leur activité une carrière immense, assez glorieuse pour contenter leur orgueil, assez utile pour satisfaire l'élévation de leur âme.
Lettre de Condorcet au Roi d'Espagne Charles III, cité in Eric Brian, La mesure de l'Etat, Albin Michel, 1994, p. 189.
Nicolas de Condorcet
Le concours du gouvernement et des académies peut seul rendre les sciences vraiment utiles. Tandis que le gouvernement encourage par des récompenses les hommes occupés de travaux utiles, les académies lui montrent ceux de ces hommes qui méritent d'être distingués, ceux de leurs projets qu'il faut encourager, vers quels objets il faut diriger leurs efforts. Elles l'empêchent d'être trompé par des espérances chimériques et de se tromper lui-même sur les moyens d'exciter l'industrie et les arts.
Lettre de Condorcet au Roi d'Espagne Charles III, cité in Eric Brian, La mesure de l'Etat, Albin Michel, 1994, p. 189.
Alexis de Tocqueville

Rien n’est plus nécessaire à la culture des hautes sciences, ou de la portion élevée des sciences, que la méditation, et il n’y a rien de moins propre à la méditation que l’intérieur d’une société démocratique. On n’y rencontre pas, comme chez les peuples aristocratiques, une classe nombreuse qui se tient dans le repos parce qu’elle se trouve bien, et une autre qui ne remue point parce qu’elle désespère d’être mieux. Chacun s’agite : les uns veulent atteindre le pouvoir, les autres s’emparer de la richesse. Au milieu de ce tumulte universel, de ce choc répété des intérêts contraires, de cette marche continuelle des hommes vers la fortune, où trouver le calme nécessaire aux profondes combinaisons de l’intelligence ? comment arrêter sa pensée sur un tel point, quand autour de soi tout remue, et qu’on est soi-même entraîné et ballotté chaque jour dans le courant impétueux qui roule toutes choses ?

(...)

Non seulement les hommes qui vivent dans les sociétés démocratiques se livrent difficilement à la méditation, mais ils ont naturellement peu d’estime pour elle. L’état social et les institutions démocratiques portent la plupart des hommes à agir constamment ; or, les habitudes d’esprit qui conviennent à l’action ne conviennent pas toujours à la pensée. L’homme qui agit en est réduit à se contenter souvent d’à-peu-près, parce qu’il n’arriverait jamais au bout de son dessein s’il voulait perfectionner chaque détail. Il lui faut s’appuyer sans cesse sur des idées qu’il n’a pas eu le loisir d’approfondir, car c’est bien plus l’opportunité de l’idée dont il se sert que sa rigoureuse justesse qui l’aide ; et, à tout prendre, il y a moins de risque pour lui à faire usage de quelques principes faux, qu’à consumer son temps à établir la vérité de tous ses principes. Ce n’est point par de longues et savantes démonstrations que se mène le monde. La vue rapide d’un fait particulier, l’étude journalière des passions changeantes de la foule, le hasard du moment et l’habileté à s’en saisir, y décident de toutes les affaires.

Dans les siècles où presque tout le monde agit, on est donc généralement porté à attacher un prix excessif aux élans rapides et aux conceptions superficielles de l’intelligence, et, au contraire, à déprécier outre mesure son travail profond et lent.

Cette opinion publique influe sur le jugement des hommes qui cultivent les sciences ; elle leur persuade qu’ils peuvent y réussir sans méditation, ou les écarte de celles qui en exigent.

Il y a plusieurs manières d’étudier les sciences. On rencontre chez une foule d’hommes un goût égoïste, mercantile et industriel pour les découvertes de l’esprit qu’il ne faut pas confondre avec la passion désintéressée qui s’allume dans le cœur d’un petit nombre ; il y a un désir d’utiliser les connaissances et un pur désir de connaître. Je ne doute point qu’il ne naisse, de loin en loin, chez quelques-uns, un amour ardent et inépuisable de la vérité, qui se nourrit de lui-même et jouit incessamment sans pouvoir jamais se satisfaire. C’est Cet amour ardent, orgueilleux et désintéressé du vrai, qui conduit les hommes jusqu’aux sources abstraites de la vérité pour y puiser les idées mères.

Si Pascal n’eût envisagé que quelque grand profit, ou si même il n’eût été mû que par le seul désir de la gloire, je ne saurais croire qu’il eût jamais pu rassembler, comme il l’a fait, toutes les puissances de son intelligence pour mieux découvrir les secrets les plus cachés du Créateur. Quand je le vois arracher, en quelque façon, son âme du milieu des soins de la vie, afin de l’attacher tout entière à cette recherche, et, brisant prématurément les liens qui la retiennent au corps, mourir de vieillesse avant quarante ans, je m’arrête interdit, et je comprends que ce n’est point une cause ordinaire qui peut produire de si extraordinaires efforts.


L’avenir prouvera si ces passions, si rares et si fécondes, naissent et se développent aussi aisément au milieu des sociétés démocratiques qu’au sein des aristocraties. Quant à moi, j’avoue que j’ai peine à le croire.

Dans les sociétés aristocratiques, la classe qui dirige l’opinion et mène les affaires, étant placée d’une manière permanente et héréditaire au-dessus de la foule, conçoit naturellement une idée superbe d’elle-même et de l’homme. Elle imagine volontiers pour lui des jouissances glorieuses et fixe des buts magnifiques à ses désirs. Les aristocraties font souvent des actions fort tyranniques et fort inhumaines, mais elles conçoivent rarement des pensées basses et elles montrent un certain dédain orgueilleux pour les petits plaisirs, alors même qu’elles s’y livrent : cela y monte toutes les âmes sur un ton fort haut. Dans les temps aristocratiques, on se fait généralement des idées très vastes de la dignité, de la puissance, de la grandeur de l’homme. Ces opinions influent sur ceux qui cultivent les sciences comme sur tous les autres ; elles facilitent l’élan naturel de l’esprit vers les plus hautes régions de la pensée et la disposent naturellement à concevoir l’amour sublime et presque divin de la vérité.

Les savants de ces temps sont donc entraînés vers la théorie, et il leur arrive même souvent de concevoir un mépris inconsidéré pour la pratique. « Archimède, dit Plutarque, a eu le cœur si haut qu’il ne daigna jamais laisser par écrit aucune œuvre de la manière de dresser toutes ces machines de guerre ; et, réputant toute cette science d’inventer et composer machines et généralement tout art qui rapporte quelque utilité à le mettre en pratique, vil, bas et mercenaire, il employa son esprit et son étude à écrire seulement choses dont la beauté et la subtilité ne fût aucunement mêlée avec nécessité. » Voilà la visée aristocratique des sciences.

Elle ne saurait être la même chez les nations démocratiques.


La plupart des hommes qui composent ces nations sont fort avides de jouissances matérielles et présentes, comme ils sont toujours mécontents de la position qu’ils occupent, et toujours libres de la quitter, ils ne songent qu’aux moyens de changer leur fortune ou de l’accroître. Pour des esprits ainsi disposés, toute méthode nouvelle qui mène par un chemin plus court à la richesse, toute machine qui abrège le travail, tout instrument qui diminue les frais de la production, toute découverte qui facilite les plaisirs et les augmente, semble le plus magnifique effort de l’intelligence humaine. C’est principalement par ce côté que les peuples démocratiques s’attachent aux sciences, les comprennent et les honorent. Dans les siècles aristocratiques, on demande particulièrement aux sciences les jouissances de l’esprit ; dans les démocraties, celles du corps.

Comptez que plus une nation est démocratique, éclairée et libre, plus le nombre de ces appréciateurs intéressés du génie scientifique ira s’accroissant, et plus les découvertes immédiatement applicables à l’industrie donneront de profit, de gloire et même de puissance à leurs auteurs ; car, dans les démocraties, la classe qui travaille prend part aux affaires publiques, et ceux qui la servent ont à attendre d’elle des honneurs aussi bien que de l’argent.

On peut aisément concevoir que, dans une société organisée de cette manière, l’esprit humain soit insensiblement conduit à négliger la théorie et qu’il doit, au contraire, se sentir poussé avec une énergie sans pareille vers l’application, ou tout au moins vers cette portion de la théorie qui est nécessaire à ceux qui appliquent.

En vain un penchant instinctif l’élève-t-il vers les plus hautes sphères de l’intelligence, l’intérêt le ramène vers les moyennes. C’est là qu’il déploie sa force et son inquiète activité, et enfante des merveilles. Ces mêmes Américains, qui n’ont pas découvert une seule des lois générales de la mécanique, ont introduit dans la navigation une machine nouvelle qui change la face du monde.

Certes, je suis loin de prétendre que les peuples démocratiques de nos jours soient destinés à voir éteindre les lumières transcendantes de l’esprit humain, ni même qu’il ne doive pas s’en allumer de nouvelles dans leur sein. À l’âge du monde où nous sommes, et parmi tant de nations lettrées que tourmente incessamment l’ardeur de l’industrie, les liens qui unissent entre elles les différentes parties de la science ne peuvent manquer de frapper les regards ; et le goût même de la pratique, s’il est éclairé, doit porter les hommes à ne point négliger la théorie. Au milieu de tant d’essais d’applications, de tant d’expériences chaque jour répétées, il est comme impossible que, souvent, des lois très générales ne viennent pas à apparaître ; de telle sorte que les grandes découvertes seraient fréquentes, bien que les grands inventeurs fussent rares.


Je crois d’ailleurs aux hautes vocations scientifiques.

Si la démocratie ne porte point les hommes à cultiver les sciences pour elles-mêmes, d’une autre part elle augmente immensément le nombre de ceux qui les cultivent. Il n’est pas à croire que, parmi une si grande multitude, il ne naisse point de temps en temps quelque génie spéculatif que le seul amour de la vérité enflamme. On peut être assuré que celui-là s’efforcera de percer les plus profonds mystères de la nature, quel que soit l’esprit de son pays et de son temps. Il n’est pas besoin d’aider son essor ; il suffit de ne point l’arrêter. Tout ce que je veux dire est ceci : l’inégalité permanente de conditions porte les hommes à se renfermer dans la recherche orgueilleuse et stérile des vérités abstraites ; tandis que l’état social et les institutions démocratiques les disposent à ne demander aux sciences que leurs applications immédiates et utiles.

Cette tendance est naturelle et inévitable. Il est curieux de la connaître, et il peut être nécessaire de la montrer.

Si ceux qui sont appelés à diriger les nations de nos jours apercevaient clairement et de loin ces instincts nouveaux qui bientôt seront irrésistibles, ils comprendraient qu’avec des lumières et de la liberté, les hommes qui vivent dans les siècles démocratiques ne peuvent manquer de perfectionner la portion industrielle des sciences, et que désormais tout l’effort du pouvoir social doit se porter à soutenir les hautes études et à créer de grandes passions scientifiques.

De nos jours, il faut retenir l’esprit humain dans la théorie ; il court de lui-même à la pratique, et, au lieu de le ramener sans cesse vers l’examen détaillé des effets secondaires, il est bon de l’en distraire quelquefois, pour l’élever jusqu’à la contemplation des causes premières.

Parce que la civilisation romaine est morte à la suite de l’invasion des barbares, nous sommes peut-être trop enclins à croire que la civilisation ne saurait autrement mourir.

Si les lumières qui nous éclairent venaient jamais à s’éteindre, elles s’obscurciraient peu à peu et comme d’elles-mêmes. À force de se renfermer dans l’application, on perdrait de vue les principes, et, quand on aurait entièrement oublié les principes, on suivrait mal les méthodes qui en dérivent ; on ne pourrait plus en inventer de nouvelles et l’on emploierait sans intelligence et sans art de savants procédés qu’on ne comprendrait plus.

Lorsque les Européens abordèrent, il y a trois cents ans, à la Chine, ils y trouvèrent presque tous les arts parvenus à un certain degré de perfection, et ils s’étonnèrent qu’étant arrivés à ce point, on n’eût pas été plus avant. Plus tard, ils découvrirent les vestiges de quelques hautes connaissances qui s’étaient perdues. La nation était industrielle ; la plupart des méthodes scientifiques s’étaient conservées dans son sein ; mais la science elle-même n’y existait plus. Cela leur expliqua l’espèce d’immobilité singulière dans laquelle ils avaient trouvé l’esprit de ce peuple. Les Chinois, en suivant la trace de leurs pères, avaient oublié les raisons qui avaient dirigé ceux-ci. Ils se servaient encore de la formule saris en rechercher le sens ; ils gardaient l’instrument et ne possédaient plus l’art de le modifier et de le reproduire. Les Chinois ne pouvaient donc rien changer. Ils devaient renoncer a améliorer. Ils étaient forcés d’imiter toujours et en tout leurs pères, pour ne pas se jeter dans des ténèbres impénétrables, s’ils s’écartaient un instant du chemin que ces derniers avaient tracé. La source des connaissances humaines était presque tarie ; et, bien que le fleuve coulât encore, il ne pouvait plus grossir ses ondes ou changer son cours.


Cependant, la Chine subsistait paisiblement depuis des siècles ; ses conquérants avaient pris ses mœurs ; l’ordre y régnait. Une sorte de bien-être matériel s’y laissait apercevoir de tous côtés. Les révolutions y étaient très rares, et la guerre pour ainsi dire inconnue.

Il ne faut donc point se rassurer en pensant que les barbares sont encore loin de nous ; car, s’il y a des peuples qui se laissent arracher des mains la lumière, il y en a d’autres qui l’étouffent eux-mêmes sous leurs pieds.

Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, II, chp. X, 1840, Garnier Flammarion, 1981, p. 54 sq et Wikisource

Bernard Le Bovier de Fontenelle
On traite volontiers d’inutile ce qu’on ne sait point : c’est une espèce de vengeance ; et comme les Mathématiques et la Physique sont assez généralement inconnues, elles passent assez généralement pour inutiles. La source de leur malheur est manifeste : elles sont épineuses, sauvages et d’un accès difficile.

Nous avons une lune pour nous éclairer pendant nos nuits : que nous importe, dira-t-on, que Jupiter en ait quatre ? Pourquoi tant d’observations si pénibles, tant de calculs si fatigans, pour connaître exactement leur cours ? Nous n’en serons pas mieux éclairés ; et la Nature, qui a mis ces petits astres hors de la portée de nos yeux ne paroît pas les avoir faits pour nous. En vertu d’un raisonnement si plausible, on auroit dû négliger de les observer avec le Télescope, et de les étudier ; et il est sûr qu’on y eût beaucoup perdu. Pour peu qu’on entende les principes de la Géographie et de la Navigation, on sait que depuis que ces quatre lunes de Jupiter sont connues, elles nous ont été plus utiles par rapport à ces sciences, que la nôtre elle-même ; qu’elles servent et serviront toujours de plus en plus à faire des cartes marines incomparablement plus justes que les anciennes, et qui sauveront apparemment la vie à une uinfinité de Navigateurs. (…) Cependant le gros du monde ou ne connoît point les Satellittes de Jupiter, si ce n’est peut-être de réputation et fort confusément, ou ignore la liaison qu’ils ont avec la navigation, ou ne sait pas même qu’en ce siècle la navigation soit devenue plus parfaite.
Telle est la destinée des Sciences maniées par un petit nombre de personnes : l’utilité de leur progrès est invisible à la plupart du monde, surtout si elles se renferment dans des professions peu éclatantes
Fontenelle, “Préface sur l’utilité des Mathématiques et de la Physique et sur les travaux de l’Académie des Sciences” (1702), dans Oeuvres complètes, Paris, Fayard, 1994, t. VI, p. 37 sqq
Samuel Sorbière
Au reste, de s’imaginer que nous puissions dresser ceans une Boutique, une Forge, et un Laboratoire, ou pour dire tout d’un mot, bastir un Arsenal de Machines à faire toutes sortes d’expériences, c’est ce qui ne se peut point, et qui n’est point l’entreprise de quelques particuliers, quoy qu’il y en ait de tres puissants dans cette Compagnie. (…)

En verite, Messieurs, il n’y a que les Roys, et les riches Souverains, ou quelques sages et pecunieuses Republiques, qui puissent entreprendre de dresser une Academie Physique, où tout se passe en continuelles experiences. Il faust bastir des lieux tout expres : il faut avoir à ses gages plusieurs Artisans ; il faut un fonds considerable pour les autres depenses : et il faut trouver enfin de quoy animer cette matiere : car l’Ame de ce corps seroit d’en remettre la conduite à des esprits rares, tels que nous voyons dans cette Assemblée ; et je ne mets pas en doute s’ils agissoient de concert, qu’il n’en peut réüssir de très grands advantages pour le public.
Samuel Sorbière, Discours sur l’Académie de Montmor, 3 avril 1663 (= une des académies privées, patronées par M. de Montmor, qui précédèrent l’Académie des sciences), cité in G. Bigourdan, Comtes rendus de l’Académie des sciences, 164, 1917, séance du 29 janvier 1917, p. 217
René Descartes
Ce n’est pas sans raison que nous posons la présente règle [= L’objet des études doit être de diriger l’esprit jusqu’à se rendre capable des jugements solides et vrais sur tout ce qui se présente à lui] comme la première de toutes, car rien ne nous éloigne plus du droit chemin pour la recherche de la vérité que de diriger nos études, non vers cette fin générale, mais vers quelques fins particulières. Je ne parle même pas de celles qui sont immorales et blamâbles, comme la vaine gloire ou le vil appétit du gain ; car il est bien clair que les raisonnements truqués et les trompe-l’œil appropriés aux esprits du vulgaire y conduisent par un chemin bien plus rapide que ne peut le faire la connaissance solide de la vérité. Mais je parle aussi des fins qui sont honnêtes et louables, car elles nous abusent souvent d’une manière insidieuse : par exemple, si nous prenions comme objet de recherche les sciences utiles (…). Ce sont là, certes, des fruits légitimes que nous pouvons espérer de l’études des sciences : mais si, au cours de nos études, nous y arrêtons nos pensées, ils nous font souvent omettre bien des choses nécessaires pour parvenir à d’autres connaissances, parce qu’elles apparaissent de prime abord dépourvues d’utilité ou d’intérêt.
René Descartes, Regulae ad directionem ingenii (1620-1629 ?), Reg. 1, tr. fr. par J. Brunschwicg, in Œuvres philosophiques, F. Alquié éd., 3 vols., Paris, Garnier Frères, 1963, vol. I p. 78-79
Roger Bacon
Les tâches qui concernent les sièges ou lieux de savoir sont au nombre de quatre : fondations et bâtiments ; dotations de revenus ; dotations d’exemptions et de privilèges ; organisation et direction de l’institution. Tout cela en vue de la tranquillité et d’une vie retirée, de l’absence de soucis et d’inquiétudes, sur le modèle des sites que Virgile recommandait pour les ruches :

Principio sedes apibis statioque petenda,
Quo neque sit ventis aditus, etc.

[Il faut d’abord chercher un lieu et un endroit pour les abeilles, où les vents ne puissent entrer].
Bacon, Du progrès et de la promotion des savoirs (1605), avant-propos, tr. fr. et notes par M. Le Dœuff, Paris, Gallimard, 1991, p. 81.
Nicolas Copernic
Je puis fort bien m'imaginer, Très Saint Père, que, dès que certaines gens sauront que, dans ces livres que j'ai écrits sur les révolutions des sphères du monde, j'attribue à la terre certains mouvements, ils clameront qu'il faut tout de suite nous condamner, moi et cette mienne opinion. Or, les miens ne me plaisent pas au point que je ne tienne pas compte du jugement des autres. Et bien que je sache que les pensées du philosophe ne sont pas soumises au jugement de la foule, parce que sa tâche est de rechercher la vérité en toutes choses, dans la mesure où Dieu le permet à la raison humaine, j'estime néanmoins que l'on doit fuir les opinions entièrement contraires à la justice et à la vérité. C'est pourquoi, lorsque je me représentais à moi-même combien absurde vont estimer cette  ceux qui savent être confirmée par le jugement des siècles l'opinion que la terre est immobile au milieu du ciel comme son centre, si par contre j'affirme que la terre se meut: je me demandais longuement si je devais faire paraître mes commentaires, écrits pour la démonstration de son mouvement; ou, au contraire, s'il n'était pas mieux de suivre l'exemple des Pythagoriciens et de certains autres, qui - ainsi que le témoigne l'épître de Lysias à Hipparque - avaient l'habitude de ne transmettre les mystères de la philosophie qu'à leurs amis et a leurs proches, et ce non par écrit, mais oralement seulement.
Et il me semble qu'ils le faisaient non point, ainsi que certains le pensent, à cause d'une certaine jalousie concernant les doctrines à communiquer, mais afin que des choses très belles, étudiées avec beaucoup de zèle par de très grands hommes, ne soient méprisées par ceux à qui il répugne de consacrer quelque travail sérieux aux lettres - sinon à celles qui rapportent - ou encore par ceux qui, même si par l'exemple et les exhortations des autres ils étaient poussés à l'étude libérale de la philosophie, néanmoins, à cause de la stupidité de leur esprit, se trouvent être parmi les philosophes comme des frelons parmi les abeilles. Comme donc j'examinais ceci avec moi-même, il s'en fallut de peu que, de crainte du mépris pour la nouveauté et l'absurdité de mon opinion, je ne supprimasse tout à fait l'œuvre déjà achevée.
Nicolas Copernic, De revolutionibus orbium celestum, Jean Petreius, Nuremberg : 1543. Traduction de Alexandre Koyré in Des révolutions des orbes célestes, Diderot, Paris : 1998.
Aristote
C'est donc à bon droit que celui qui, le premier, inventa un art quelconque, dégagé des sensations communes, excita l'admiration des hommes ; ce ne fut pas seulement à raison de l'utilité de ses découvertes, mais pour sa sagesse et pour sa supériorité sur les autres. Puis les arts se multiplièrent, ayant pour objet, les uns, les nécessités, les autres, l'agrément ; toujours les inventeurs de ces derniers furent considérés comme plus sages que ceux des autres, parce que leurs sciences n'étaient pas dirigées vers l'utile. - Aussi tous les différents arts étaient déjà constitués, quand on découvrit enfin ces sciences qui ne s'appliquent ni aux plaisirs, ni aux nécessités, et elles prirent naissance dans les pays où régnait le loisir. C'est ainsi que l'Egypte fut le berceau des Mathématiques, car on y laissait de grands loisirs à la caste sacerdotale.
Aristote, Metaphysique, 981 b 13-24, Trad. J. Tricot, Paris, Vrin, 2000, p. 5
Platon
Et maintenant l’astronomie sera-t-elle la troisième science. Que t’en semble?
C’est mon avis, car savoir aisément reconnaître le moment du mois et de l’année où l’on se trouve est chose qui intéresse non seulement l’art du laboureur et l’art du pilote, mais encore, et non moins celui du général.
Tu m’amuses, dis-je; en effet, tu sembles craindre que le vulgaire ne te reproche de prescrire des études inutiles. Or il importe beaucoup, encore que ce soit difficile, de croire que les études dont nous parlons purifient et ravivent en chacun de nous un organe de l’âme gâté et aveuglé par les autres occupations – organe dont la conservation est mille fois plus précieuse que celle des yeux du corps, puisque c’est par lui seul qu’on aperçoit la vérité.
Platon, République
Vous pouvez envoyer vos propositions de citations au Collectif.
Citations communiquées par :
Hélène Gispert, Alain Herreman, Sophie Roux, Claude Rosental.